On est arrêté·es à cette station service de nuit la lumière des néons se reflète dans tes yeux multicolores mais tu ne me regardes pas. Je le sais parce que moi, je te regarde en coin. Je te regarde toujours en coin ces derniers temps et parfois c’est compliqué, je me sens à la fois honoré d’être témoin de tes métamorphoses et parfois elles me blessent, comme si en muant tu me laissait derrière. Autour de nous c’est l’été, l’été dense et moite de plein juillet, derrière nous il y a des fêtes et devant nous des dictatures, pour l’heure tu siphonnes le réservoir d’un camion /arrêté là pour qu’on puisse repartir parce qu’on est en vadrouille et qu’on a pas de thunes, depuis longtemps, on se débrouille, comme d’hab/. Tu ne me regardes pas, tu ne me regardes plus, je ne suis même plus trop sûr d’exister je ne suis plus trop sûr de rien, tu offres ta peau de satin à d’autres, parfois aux plus offrants, elle brille sous les néons de la station service. Tu as fini, tu t’essuies les mains sur ton pantalon cargo sans te soucier de le tâcher, ces mains si délicates qui écrivent, qui bricolent et qui touchent, tes gestes sont brusques, ils se sont dissociés des miens, tu as changé. Tu prends le volant et je suis avec toi dans la voiture, enfin je crois, est-ce que je suis vraiment là ? Dehors des champs interminables et des ombres de vaches qui se dessinent la radio grésille et tu lui parles, tu te sens seul je le sais, les gens de la radio c’est pas les meilleures personnes à qui parler, tu dois arriver tôt à la prochaine maison collective et tu dois conduire, conduire toute la nuit, demain matin tes yeux seront en chou-fleur et tu seras tout désaxé, j’aimerais te dire de t’aimer, la voiture cahote dans la nuit derrière ton lit de fortune, mais pour que tu t’aimes il faudrait que je m’aime, ta transpiration âcre dans la touffeur de l’été ; dans le reflet du rétroviseur droit tout pété il y a ton visage et c’est le mien avec quelques années et quelques cicatrices en plus, la radio qui ne capte plus rien et qui grésille – et pis la voiture passe dans une nappe de bruine chaude et l’obscurité nous avale – toi au présent, moi au passé, et la voiture qui brinquebale.