Ce qui revient avec le froid

Le ciel ressemble à la terre qui ressemble à la mer qui ressemble aux nuages qui sont comme des moutons de poussière amassés dans le coin d’un salon vide. On est sur cette grève et tu me regardes. L’été est fini. Il fait froid, on ne peut pas se baigner, alors on regarde les morceaux de bois flotté. Il y en qui est tordu, usé. Il a l’air léger, ses branches poreuses que le sel a percé infusent dans l’eau, le soleil les fait briller. Puis la lumière disparaît, effacée par le gris-fusain des nuages. Le morceau de bois s’éteint. Il a l’air lourd, étrange. Ca ne va pas bien. Je te le dis. Tu me regardes et tu me dis que ça va aller. Tu le dis avec tout l’amour du monde, tu ne veux pas à mal. Mais c’est trop tard, j’ai compris que tu ne comprenais pas. Ce qui revient avec le froid. Tu tournes vers moi tes yeux couleur mer, je veux te dire que l’été se finit toujours, à quel point ça me désespère, mais c’est fini, entre nous il n’y a plus que les vagues et leur bruit, les coups du ressac sur le brisant, les lames d’eau qui vont et viennent et qui éventrent la toile du paysage et dans la déchirure entre nous une tonne d’eau salée s’engloutit. Tu t’agites. Je te vois t’agiter, tes doigts bagués tentent de se déplacer jusqu’à moi. Je crois que tu dis quelque chose. Je regarde droit devant, ce morceau de bois flotté aux formes bizarres et je me dis

qu’il ressemble à un squelette de dinosaure lavé par la pluie,

j’imagine les mastodontes échoués, le poids inimaginable du passé, je pense à toutes les carcasses que la gueule de l’Empire recrache dans l’eau ; que le sable sur lequel je suis assis est une centaine de milliers de minuscules morceaux d’os ; que ces os sont dans ma tête, agglomérés en cet énorme morceau de bois blanc poli par le sel des traumatismes, je pense Amaranthe est morte Ressac pense à la mort Balsamine est en prison, je pense que la transition entre le ciel et l’océan est amère, je pense à mes ami-es qui ne peuvent pas être mères et à tous ceux qui veulent nous tuer, à ce qu’il nous reste et à ce qui nous est enlevé. Non, ça ne va pas aller. Un nœud se forme dans ma gorge et entre toi et moi la faille est devenue un tombant, je nage dans nos abysses, un assaut de larmes au bord des paupières. Je retiens tout, la partie de moi qui hurle, qui déchire, qui mord, qui arrache les coutures des nuages, la partie de moi qui veut tuer, frapper, et venger les morts. L’instant d’après, nous sommes dans le bus qui nous éloigne de la côte et nous ramène vers la ville. Je secoue le reste de ce qui m’habite – l’écume acide de la crise. Dehors le ciel est gris météorite. Ta main est dans la mienne et je suis toujours là. Sur les murs de la ville il y a écrit la rengaine habituelle, la mort, la haine, celle que la mer n’a pas réussi à me faire oublier. Nous rentrons dans ta petite maison de pierre aux murs beiges terreux, douce et ronde, que je connais si bien. Tes yeux sont vert-glauque, je m’y perds à nouveau. Tu prends mes doigts entre les tiens et je te parle ; ne me dis plus que ça va aller, on sait tous les deux que ça ne sera pas le cas. On n’a plus le temps de se raconter ce genre d’histoires ; aide-moi à les casser comme ils nous cassent, rencontre-moi dans les eaux noires. Tu te lèves et tu me prépares la tisane sucrée, celle au mélange doux-amer qui a le pouvoir de me réchauffer, l’hiver.

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