La nuit la ville se déploie mieux. Tous les détails que les détails du jour cachent – les bruits, les gens, la lumière – apparaissent la nuit. Il n’y a plus que le ciel, qui change de couleur, toujours dans le même ordre, au fur et à mesure que le jour disparaît complètement : bleu pâle, violet, bleu profond, presque noir. Lorsque le ciel est presque noir, le contraste avec le jaune des lampadaires est parfait, il n’y a plus personne dans la ligne 115, et c’est à ce moment-là, de toute ma vie, que j’ai connu les moments de paix les plus pleins. Je fais grésiller radio-nostalgie à plein régime et on arpente les rues pavillonnaires, mon bus et moi. Je pense à des choses et d’autres. Le temps qui passe. Mes deux mariages. Mes trois enfants. Noël. Au bout d’un moment, il n’y a plus que le clignotement des lampadaires qui remplit ma tête. Léon a débarqué à ce moment-là, celui où je ne m’attends plus à voir personne. Il ne m’a pas dit tout de suite qu’il s’appelait Léon, il s’est contenté de s’installer sur les sièges du fond, comme les collégiens turbulents. Je l’ai surveillé du coin de l’oeil. Il n’a pas validé son ticket mais à ce stade de la soirée, celui du monde du silence bleu, et bien, les règles changent, et ce n’est pas le sujet.
Il était deux heures passées. Mon service se terminait dans trente minutes. Au-dehors les maisons se succédaient, toutes identiques ou presque, et aucune fenêtres n’était allumée. La ville dormait. Nous étions trois, lui, moi et le bus. J’ai marqué un arrêt scrupuleux au stop de la rue des Lilas, bien que toutes les routes alentours soient vides. Il a saisi l’occasion pour sauter de son siège avec une prestance surprenante et remonter le couloir jusqu’à moi. Il s’est accroché au renfoncement servant à disposer la monnaie comme s’il s’agissait d’une prise d’escalade ; il était trapu, ramassé sur lui-même. Par politesse, je n’osais pas me dresser sur mon siège pour apercevoir autre chose que le haut de son front dégarni ; je me contentai des rides qui se contractait sur son front comme des éclairs. Sa voix était d’ailleurs orageuse, très grave. Il a tapoté la vitre en plexiglas qui nous séparait, lui et moi, l’air de dire: qu’est-ce que c’est que ce truc?
-Je sais. Je ne l’aime pas beaucoup non plus.
Et la conversation s’est engagée sur les politiques de distanciation sociales, et des choses et d’autres. Mais nous arrivions au terminus. Quand je lui fis remarquer, il marqua une pause. Il finit par me dire qu’il souhaitait me demander quelque chose, mais qu’il n’osait pas. J’insistai.
-Pourriez-vous m’emmener au 13, rue du Ressac ?
Il était trois heures. Mon service était terminé. Mais qu’est-ce qui m’attendait au retour chez moi ? Pas grand-chose. Des fantômes. J’acceptai. Ses yeux furent traversés d’un éclat de reconnaissance, comme un enfant qui ne s’attendait pas à ce qu’un adulte cède si facilement. J’eus l’impression de les reconnaître. Ils étaient gris, tiraient sur le bleu. Ils larmoyaient un peu. Il frappa dans ses mains et sourit franchement, puis s’assit d’un air décidé sur le siège handicapé à côté de ma cabine. De là, il se pencha en avant et me cria rapidement des indications, comme s’il ne pouvait pas attendre une minute de plus. Je le voyais dans le rétroviseur, tordu dans tous les sens, son pull rose duveteux tranchant avec la monotonie des sièges, et comme j’avais décidé de le suivre dans cette aventure, il me confia son nom :
-Je m’appelle Léon.
Je lui confiai le mien, et redémarrai le bus. Alors que nous nous enfoncions dans une de ces nombreuses routes de campagnes qui s’échappent du centre de la ville comme les rides au coin des yeux d’un vieillard, et que je cherchais en vain l’adresse qu’il m’avait indiquée, il me dit :
-Votre GPS ne vous sera d’aucune utilité.
Je le laissai me guider. C’était un bon copilote. Les lampadaires avaient laissé place à des arbres, ou plutôt à l’ombre d’arbres qui découpait le bleu presque noir du ciel. On voyait même quelques étoiles. Ma ville est connue pour ça : pour ses passages abruptes entre les proches banlieues et la campagne profonde. Des villas y ont été construites, permettant à leurs riches habitantEs de se mettre au vert tout en travaillant à la ville. J’en déduisais que mon nouvel ami faisait partie de ce microcosme qui m’était étranger, ne prenant jamais le bus. Il ne parlait plus beaucoup, sauf pour donner ses indications. Les routes étaient toutes plus ou moins identiques, mais il avait l’air de savoir ce qu’il faisait. Lorsqu’il m’a demandé d’arrêter le bus, il avait l’air très ému, comme s’il était exactement à l’endroit qu’il cherchait. Il m’a dit :
« Je ne sais pas comment vous remercier, très cher, mais vous entendrez parler de moi. »
Et il a disparu dans la nuit. Les alentours n’étaient que champs ras, des cultures de betterave ou de colza, probablement, pour l’heure aussi monotones que peuvent l’être des cultures intensives, et quelques arbres déplumés au milieu. Aucune trace d’habitation. Je retournai chez moi sans me poser plus de questions.
♥
Quelques jours après cette première rencontre, un sentiment étrange m’envahit progressivement, comme lors de mes premières heures de service, lorsque la brume monte du sol au petit matin. Des souvenirs que je pensais oubliés me visitaient, se superposant à ceux des mes grands enfants, que je voyais peu, et à ceux de mes ex-femmes, dont l’une était décédée, bref, à mes pensées habituelles lors du service. Les souvenirs se superposaient sur le visage des gens dans le rétroviseur. La foule était constante, les lampadaires aussi, tout comme le bleu de la nuit, mais il y avait ce sentiment et ces fantômes, cette brume.
Jusqu’ici, j’ai toujours à peu près réussi à tenir éloignés les fantômes. Je les laisse s’assoir sur les chaises vides de la cuisine, occuper le silence entre les tic-tac de l’horloge. Je leur dresse une assiette à chaque repas. En échange de quoi, ils restent à la maison. Devrais-je dire : ils restaient à la maison ? Ce matin, j’en ai parlé avec Gérard, autour de la machine à café, avant de pointer pour mon bus. Je déteste cette machine à café. La lumière des néons, agressive, gâche la lumière délicate de l’aurore. J’ai essayé d’acheter un café mais le gobelet est tombé sans le café et m’a ébouillanté la main. J’ai juré. Tout était déréglé ! Gérard, compatissant, m’a demandé ce qui n’allait pas. Je lui ai tout dit : Léon, la nuit, les champs ras. Il a haussé les sourcils.
-A quoi il ressemblait, ton Léon ?
Je lui ai décrit la silhouette trapue, les yeux bleus larmoyants et les rides. Là, le visage de Gérard s’est transformé. C’était une modification subtile, mais je sais lire les visages, à force d’en voir défiler. Ses yeux n’étaient plus étonnés, ils étaient inquiets.
-Je connais ton gars. Il habitait une de ces villa en périphérie de la ville, c’était rue du Ressac, à l’époque.
Ma foi, ça collait. Je me suis dit que j’allais enfin saisir le fin mot de cette histoire, et qu’une fois que ce serait fait, tout rentrerait dans l’ordre.
-Il est mort il y a plusieurs dizaines d’années de ça, dans un incendie qui a emporté sa maison et sa famille.
Je ne comprends pas. Je fixe mes manches tâchées de café. Je n’ose pas relever les yeux, de peur de croiser de la pitié dans ceux de Gérard ; je quitte la pièce en le saluant vaguement, et je m’éloigne dans la brume du matin, un petit homme voûté qui s’apprête à monter dans son bus.