Le silence des oiseaux

Le jour où les oiseaux se sont arrêtés de chanter était un jour comme les autres. C’était en avril, ou peut-être en mai, en tous cas au printemps, et c’était d’autant plus remarquable que c’était la saison où les oiseaux chantaient le plus ; la saison où tout le monde, y compris les humain·es de Tréfault, sortaient d’hibernation. Or là, plus de chants. Les gazouillements, pépiements et autres stridulations qui composaient le fond sonore du village aussi sûrement que l’eau d’une rivière coule d’amont en aval s’étaient tus. L’ironie du sort, c’est que les oiseaux étaient encore là : ils avaient juste décidé de se taire.

Cet arrêt soudain entraîna Tréfault dans une série de désagréments en cascade. Les habitant·es peinèrent à sortir de leur hibernations respectives, ce qui est logique, puisque pour se réveiller, il faut un réveil-matin: rôle que les oiseaux occupaient depuis des temps antidéluviens. On se réveillait au compte-goutte, grognant, le visage chiffonné, et on peinait à démarrer ses activités printanières ; activités qui étaient pourtant nécessaires à l’épanouissement de Tréfault, reconnu dans toute la région pour ses commerces florissants. Les commandes s’accumulaient sur les quais du port fluvial, en attente de péniches qui tardaient à être affrétées. Non seulement les commandes ne partaient pas, mais rien n’arrivait non plus : en un mois, Tréfault se retrouva en défaut de vivres, le moral de tous·tes au plus bas. Il fut décidé d’un conseil collégial exceptionnel pour faire face à la situation, auquel, entre beaucoup d’autres choses, on se rappela que Tréfault avait fait face à maintes pénuries, et que la force collective triomphât de l’adversité, cela était certain ; que ce n’était qu’une question de temps.

Malgré tout, le coeur n’y était pas. Certain·es partirent pour quelques temps. Les autres se chargèrent, le coeur lourd, des diverses commissions de travail : groupe de soutien émotionnel, groupe d’entraide logistique, groupe de recherche sur oiseaux aphones (GROA), etc. Il y avait dans une de ces commissions une jeune personne nommée Rouge, au genre indéfinissable, et qui adorait enquêter. Rouge participa de façon assidue aux cinq premières réunions du GROA. Il manqua la sixième, pour assister un vieillard du village, qui était si malade qu’il ne pouvait plus sortir de chez lui ni se nourrir seul.

Rouge connaissait ce vieillard depuis longtemps, i·e l’appelait Grand-Père Poussière. De sa maison, i·e n’avait jamais franchi une autre porte que celle de l’entrée, qui donnait sur le salon, et où Rouge était reçu. C’était un de ces vieillards si vieux qu’il faut plisser les yeux très fort pour distinguer les traits de son visage à travers les rides. Rouge aimait le regarder. A vrai dire, ce dernier mois, Grand-Père Poussière ne faisait plus grand-chose. Il était très malade. Rouge, après lui avoir rendu visite, réalisa que sa maladie coïncidait avec le silence de oiseaux.

L’état de Grand-Père poussière se dégradait à vue d’oeil, et les recherches du GROA piétinaient. Le groupe avait beau questionner les oiseaux, les observer, émettre les déductions les plus farfelues, rien n’y faisait. Ces derniers restaient obstinément silencieux. Au d’un mois et demi et de la huitième réunion, les membres du GROA présentèrent au conseil de Tréfault la conclusion suivante : les oiseaux n’étaient pas aphones, non : ils étaient en grève. La nouvelle acheva de faire chuter le moral des habitant·es, qui était déjà bien bas.

C’est dans cette ambiance morne que Grand-Père Poussière mourut. C’était un matin de printemps, radieux comme peut l’être un matin de printemps qui tire vers l’été. Ce fut Rouge qui découvrit la dépouille, lors de sa visite journalière; i·el en fit tomber tous les vivres qu’il avait apportés et s’enfuit en courant, déchiré·e de chagrin. Lorsqu’i·el s’arrêta enfin près de la rivière, à bout de souffle, i·el releva les yeux pour adresser un long cri de colère aux oiseaux.

-Qu’avez-vous fait ? Est-ce que c’est de votre faute ? Je suis sûr·e que c’est de votre faute !

Mais les oiseaux n’étaient plus seulement silencieux. Leurs yeux n’étaient plus vivants, leurs plumes ne vibraient plus au rythme du vent, ils ne sautillaient plus d’une branche à l’autre pour se rendre visite. Ils étaient gris et figés. Les oiseaux s’étaient changés en pierre. Rouge fut tellement surpris·e qu’i·el en oublia son chagrin. i·el entreprit de grimper à l’arbre le plus proche, où un merle était posé, qu’i·el saisit. L’oiseau ne bougea pas. i·el tenait entre ses mains une statue de merle, terriblement réaliste. Alors, Rouge fut saisi d’une intuition. i·el déposa délicatement la statue au pied de la rivière (qui sait ce qu’il adviendrait de l’oiseau si la pierre venait à se fissurer?), essuya la morve qui barbouillait ses joues et se mit à courir vers la maison de Grand-Père Poussière. Sur le chemin, i·el courait obstinément, évitant de regarder au-dessus d’i·el les statues inquiétantes qui ponctuaient les branches des arbres, les murets, les panneaux de circulation.

Une fois passée la porte d’entrée, i·el n’hésita pas une seconde. i·el passa la seconde porte, celle au fond du salon, qui donnait sur le reste de la maison. La transformation des oiseaux coïncidait avec la mort de Grand-Père Poussière. Rouge ne pouvait plus sauver le Grand-Père (i·el réprima un sanglot), mais i·el pouvait peut-être sauver les oiseaux. Il lui fallait chercher des indices. Au début, rien de renversant. Une chambre fonctionnelle, qui sentait la naphtaline. Des cabinets avec un bidet et du carrelage couleur caramel. Du papier-peint qui parvenait à être terne et agressif en même temps.

Puis Rouge découvrit le bureau.

Des livres montaient jusqu’au plafond. Un système d’échelles et de poulies permettait d’accéder aux ressources les plus en hauteur. Des papiers tapissaient le fond de la pièce, couverts d’une écriture manuscrite resserrée ; des photos encadrées sur un plan de travail massif représentaient un groupe d’ami·es qui avaient l’air heureux·ses, des garçons aux bagues brillantes, des filles portant cheveux courts et cravates. Les objets s’empilaient, racontant des histoires que le taciturne Grand Père n’avait jamais daigné lui raconter de son vivant. Certaines étaient des énigmes, comme cette photographie usée d’un jeune visage aux traits féminins qui ressemblait à s’y méprendre à celui du défunt ; d’autres étaient des clés, comme cette coupure de presse relatant les exploits du groupe de libération homosexuel, anarchiste et déterminé (GLAD), où un Grand-Père Poussière souriant apparaissait au premier plan. Rouge se perdit dans les méandres du bureau, i·el en oublia les oiseaux. Quelques minutes plus tard, ou quelques heures, i·el dût s’interrompre.

On frappait à la porte.

C’était les habitant·es de Tréfault au grand complet. i·els s’était tous·tes réuni·es devant la maison du défunt dans l’espoir d’y trouver… quelque chose, une réponse, n’importe quoi. Derrière eux, sur un fil électrique, un oiseau-statue délogé par un coup de vent se brisa à terre en mille morceau. Décidément, ça n’allait pas fort. Rouge les invita à entrer.

i·el les mena jusqu’au bureau. Une fois le premier silence gêné passé, un commerçant du village s’empara d’une longue-vue posée sur une étagère et s’exclama :

-Oh, ça ! Il était t’y pas à sortir tous les soirs pendant des années, à observer les constellations et à leur inventer des histoires, notre grand-père !

Ce à quoi Amélie, la coiffeuse, répondit :

-C’est vrai que les rares fois où il venait se faire couper les cheveux, il me parlait d’étoiles. La dernière fois que je l’ai vu, il m’a demandé de lui colorer les cheveux comme l’hyperespace, qui disait : bleu nuit très foncé. Pensez-vous, à son âge !

Et la soirée se déroula ainsi, chacun·e y allant de son anecdote, contribuant au puzzle gigantesque qu’était la vie de Grand-Père Poussière. Ce soir-là, on rit, on pleura, et on finit par s’endormir à même le sol, sur le tapis moelleux du bureau. Cel·leux qui partirent plus tôt n’eurent pas le plaisir d’être réveillé·es, au petit matin, par des gazouillements, des pépiements et des stridulations que l’on n’attendait plus.

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