Tu sais comment c’est la grande ville sombre et glauque, la pluie l’hiver et le fascisme qui tombe sur les rues comme la nuit. La tête délavée des gens, le travail, le froid, l’appartement. Je marchais dans la rue, tu me manquais. J’ai vu cette fête ambulante à l’angle de la treizième et de la douzième et j’ai pas hésité, je suis allé voir. Une fête foraine, un peu glauque, taille moyenne : tu restes pas trop sous la grande roue parce que t’as peur que les nacelles te tombent dessus. Tout est grinçant. Cette fête elle avait l’air de faire un peu peur aux gens, ils l’évitaient. Mais moi je suis pas les gens. J’ai plus peur, parce que je suis du côté de celles qui font peur. J’aime les trucs branlants. Comme moi. Sauf qu’elle, contrairement à moi, j’ai eu l’impression qu’elle essayait, avec ses lumières et sa musique, malgré tout : la brume, le gris, l’hiver, la pluie. Tu vois ? Qu’elle continuait de se battre. Alors j’y suis allé. Je me suis enfoncé dans ses allées. Y’avait un type, dans un coin, avec une carriole qui tintinnabulait. C’est quoi la meilleure attraction du parc ? Je lui ai demandé. Il avait des yeux pleins d’ironie. Il a pointé un doigt vers le centre de la fête et il m’a dit :
Le palais des glaces.
J’ai juste haussé les sourcils. On sait le sort que cette ville réserve à celles qui ne se reflètent pas dans les miroirs. Mais je crois qu’à ce stade, j’en avais plus rien à faire. J’ai suivi le chemin qu’il m’indiquait, marché, marché le long des allées où flottait une odeur sucrée, une odeur de confiserie, franche et pleine, qui te remplit la bouche et le nez, qui colle à la peau malgré le froid sec. J’ai marché, marché, et puis soudain, il était là. Fantomatique. Central, mais vide ; comme invisible. Je me suis dit : c’est nous. Au centre, mais vides, comme invisibles. Tout d’un coup, j’ai été persuadé que cet endroit était fait pour les personnes comme toi et moi. J’ai avancé jusqu’au guichet, sur lequel j’ai posé deux pièces, mais personne ne les a prises. Il y avait une rampe qui montait en zigzag, je m’y suis engagée, et j’ai laissé glisser mon doigt sur la rampe métallique. Je suis entrée.
Des miroirs. Partout. Sans surprise. Bien sûr, je n’y ai pas vu mon reflet. J’aurais dû paniquer. J’ai pensé à toi, dans ton lit d’hôpital. J’ai avancé. C’était dur. Les miroirs – déformants, kaléidoscopiques, teintés – ne renvoyaient que le vide. De la bile dans ma gorge. J’ai regardé mes mains, pour me rappeler qu’elles existaient. J’en ai voulu aux personnes qui pouvaient rentrer, jouer avec leur reflet. Je leur en ai voulu de ne pas se rendre compte de la chance qu’elles avaient.
Je me suis mise à transpirer. J’ai laissé glisser mes doigts sur les glaces pour laisser au moins quelque chose, une trace. J’ai voulu ressortir, mais je ne savais plus comment. La suite, tu la connais. Mon dos a glissé contre l’une des vitres et j’ai pleuré. J’ai eu froid. J’ai eu l’impression que mon corps disparaissait, que ça y était, pour de bon. Ca a duré un temps, puis un mouvement dans les glaces m’a fait relever la tête. Mais ce n’était pas mon reflet.
Une fille aux yeux vifs et aux cheveux violets. C’était toi, toi sortie du coma, toi vivante yeux ouverts ; tu m’as regardé, l’air de dire pose ton doigt sur cette glace et arrête de pleurer, regarde-toi dans mes yeux, on a toujours fait comme ça, tu le sais. Je me suis approchée et j’ai posé ma bouche sur tes sourcils, sur ta joue, sur tes clavicules. J’ai fermé les yeux. Peu à peu la glace s’est ramollie, elle n’était plus si froide, nos bouches se sont trouvées, tu étais dure sous moi, peau fondue sous ma langue, morceaux doux comme les sorbets achetés par ma mère les soirs d’été, ceux où il faisait trop chaud, qu’il fallait avaler vite et bien, avant que tout ne fonde ; et comme dans ce souvenir, la glace a fondu autour de nous, elle a ruisselé en sable ;
Lorsque j’ai rouvert les yeux, j’étais sur une plage. Il y avait la mer, mais pas la mer grise, une mer chaude jaune et franche, j’ai presque pleuré, moi qui ne connaît que le jaune pâle des lampadaires et qui n’ai plus accès à celui de tes yeux, fermés, le sable, fin, doux, chaud, sable noir piqueté d’argent, et face à moi toi et toutes mes autres amantes, qui me regardent avec un désir profond comme une ruelle la nuit, une ruelle où l’on entre et d’où l’on ne ressort pas, cette nuit où tu es tombée dans le coma.
Voilà comment je me suis retrouvé là, face à toi, sur cette plage, mais je vois bien que tu n’es pas vraiment là, tu es comme le sable, comme la pluie, comme tout ce qui se divise en pleins d’éléments plus petits, fragmentée, dense, atmosphérique. Je suis contente d’avoir trouvé un chemin qui mène à toi, tu sais, le temps que tout ça passe, je reviendrai souvent dans le palais des glaces, mais il ne faut pas que ça t’empêche de te réveiller, on a recréé le groupe pour te venger et on les chasse, on n’a ni l’avantage du nombre ni celui de la force, mais celui de l’invisibilité, ils ne nous voient pas arriver, et on ne laisse aucune trace.